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Oh! je sais qu'en ce siècle où pour les saintes fièvres
                La jeunesse porte un cur mort
Et ne va plus s'user les genoux et les lèvres
                Que pour l'idole au ventre d'or,
Le jour vient des paris sur un cheval de course,
                Discute un nouveau pantalon
Ou flatte de sa main gantée après la Bourse
                Poitrail de femme ou d'étalon
Et la nuit - à cette heure où tout être qui pense
                Devrait contempler loin du bruit
Les sphères d'or vaguant par l'éternel silence
                Aux solennités de minuit, -
Vautre son corps poussif sur quelque fille nue,
                Aux baisers puant le vin bleu
Et qu'il a ramassée au premier coin de rue
                Ou dans l'égout d'un mauvais lieu,
Ne sait plus sangloter aux heures solitaires
                N'a pas gémi, n'a pas douté,
Et veut pour tout bonheur cuver au choc des verres
                Ses sens repus de volupté.
Je sais que le poète assez lâche ou candide
                Pour ne pas ravaler ses pleurs
Soulève le dédain et qu'un rire stupide
                Se fait l'écho de ses douleurs.
Mais moi si dans ces jours de blasphème et de doute
                J'ai devant toi tordu mon cur
Pour lui faire suinter ces sanglots goutte à goutte
                Ce n'est pas...
Ce n'est pas pour gueuser quelque caresse impure
                De cette catin de ruisseau
Qui dans tous les égouts de la littérature
                Se fait tirer par le manteau.
Non, non si j'ai crié c'est que le cri soulage
                C'est que le mien gonflait mon sein
Plus haut encor, ô marâtre, ô nature,
                Puisque rien ne peut t'émouvoir
je veux, moi, m'enivrer, sans trêve et sans mesure
                Des voluptés du désespoir

Jules Laforgue

1ère publication:
Poésies Complètes (Le Livre de Poche) 1970

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